Internet a-t-il trop bonne mémoire ? La difficulté d’effacer ses
traces sur la toile suscite la réflexion des politiques sur la nécessité de
légiférer en faveur d’un « droit à l’oubli ». Deux sénateurs ont déposé
le 6 novembre une proposition de loi visant à garantir un tant soit peu le
droit à la vie privée.
La seule idée que la liberté d’expression puisse se retourner contre
celui qui en use et être utilisée comme si ce qui a été restait immuable est
trop révoltante pour qu’un tel projet ne soit pas soutenu. Il n’y a que les
imbéciles qui ne changent pas dit l’adage. Le « droit
à l’oubli » n’est-ce pas le « droit de changer » ?
Mais, dans l’absolu, le « droit à l’oubli » n’est
peut-être pas aussi légitime que les bonnes intentions qui le justifient. Se
protéger contre un mauvais usage du passé peut-il soutenir le risque que soit
établi un droit à effacer tout ce qui dérange ? Spectre
de Fahrenheit, es-tu là ?
L’historien est bien placé pour connaître les mérites
du « droit à l’oubli ». N’est-ce pas lui qui a permis la
réconciliation franco-allemande ? N’a-t-il pas été revendiqué par les
dirigeants de l’Afrique du Sud pour gérer l’après apartheid ? N’est-il pas
la clé de la pacification des multiples conflits qui ensanglantent le
monde ? La réponse à ces questions va de soi. Mais
s’il préconise « l’effacement », le « droit à l’oubli » ne se
pose-t-il pas comme un « droit de cacher » ?
Tant qu’il n’efface pas le passé, le « droit à
l’oubli » est l’expression d’un véritable « devoir
d’intelligence », celui qui au nom du « droit à l’erreur »
d’hier accorde une chance au présent. L’erreur est dommageable, mais ce qui est
grave, ce n’est pas la faute, c’est le refus de la corriger ; et la
connaissance de la faute n’est pas là pour justifier l’acharnement : elle
a vocation à faire pédagogie positive, objectif que nos sociétés modernes ont
érigé en Devoir de Mémoire. Conjuguer « droit
à l’oubli » et « Devoir de Mémoire » ne convie-t-il pas à poser le
premier comme un « droit de grâce », ce geste magnanime qui invite à renoncer
à toutes formes d’instrumentalisation (sanctions, vengeance, exclusions…) sans
effacer pour autant le souvenir ?
Et, soit dit en passant, un « droit à
l’oubli » pris comme autorisation de faire table rase ne serait-il pas un
terrible camouflet jeté à la figure des historiens qui se verraient ainsi opposer
le « silence des sources » ?
Le débat reste ouvert.
Les commentaires récents