Appel
des 20, pétition de l’APHG, 70% des Français opposés à la suppression de
l’Histoire en TS… La polémique est lancée et l’enseignant d’Histoire interpellé :
que pense-t-il de la réforme ? Question biaisée tant sa réponse semble
attendue. A se demander pourquoi elle est posée ! Ne va-t-il pas de soi qu’il
ne peut qu’adhérer au mouvement de réprobation général ? Le présupposé est
agaçant. Au-delà du réflexe corporatiste que tout un chacun semble attendre – souvent,
d’ailleurs, pour mieux le lui reprocher - s’y conformer serait contraire à l’esprit
même de la discipline qu’il représente.
Alors, quoi ? Faut-il supprimer l’HG en Terminale S ? « Ça dépend » ! Réplique trop prudente ? Il s’agit plutôt d’en appeler aux qualités qu’une école digne de ce nom se doit d’exiger de ses élèves : prendre le temps de la réflexion, analyser, déduire, évaluer puis conclure dans le cadre d’un discours argumenté qui abordât le sujet au-delà des apparences qu’il donne.
D’excellentes intentions
En elle-même, les intentions qui soutiennent la réforme semblent excellentes : rééquilibrages des séries, meilleure distribution des disciplines dans le temps pour favoriser leur approfondissement, renforcement des possibilités de réorientation, mise en place d’horaires d’accompagnement au service des élèves…autant de dispositions dont tout un chacun ne peut que se féliciter.
Par comparaison avec ce qui fonctionne déjà depuis des années, pourquoi imaginer par ailleurs que ce qui vaut pour les L (préparation d’épreuves scientifiques pendant la classe de 1ère) et n’apparaît pas scandaleux pour les bacs professionnels et techniques (programme d’HG allégé et préparé en 1ère) serait mauvais pour les S ? Dans ce contexte, l’observation de ce qui se passe dans les classes permet en outre d’assurer que le procédé ne changera rien à ce qui se pratique déjà : généralement issus de milieux plus avertis, les élèves curieux et ouverts sauront acquérir les bases d’Histoire-Géographie nécessaires à une bonne formation quand les autres que ces disciplines ennuient n’en sauront jamais plus au prétexte que ces disciplines leur sont imposées : on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif !
Insinuer enfin que réduire la place de l’Histoire-Géographie dans une classe serait faire encourir le risque de former des élèves dénués de conscience citoyenne ou d’esprit critique me paraît, sinon présomptueux, du moins sans fondement et justifie pleinement l’agacement des signataires du contre appel des scientifiques « incultes ». Non seulement la conscience politique peut s’acquérir ailleurs qu’en classe d’Histoire-Géographie ou à l’école, mais c’est oublier un peu vite que les disciplines dites scientifiques forment autant à la compréhension du monde, à l’analyse, la rigueur ou l’argumentation que les disciplines littéraires. La différence de sujets ne change pas grand-chose en termes d’acquisition d’outils intellectuels.
Faut-il donc dénoncer le mauvais procès fait à une bonne réforme ? Ce serait soutenir un peu vite une réorganisation qui reste regrettablement muette sur quelques points essentiels : au-delà des réorganisations horaires, qu’en sera-t-il du contenu des enseignements ?
D’inquiétants silences
Il n’est pas nécessaire d’être un grand matheux pour comprendre que l’opération consistant à recentrer sur 4 heures en classe de 1ère le programme actuellement traité en 5 heures sur 2 ans nécessitera quelques coupes dans ce dernier. Est-ce si grave ? Au regard du programme de 3ème qui couvre à peu près la même période (1914 à nos jours, géographie de la France et du monde) à raison de 3 heures par semaine, à l’impossible les élèves de S ne seront pas tenus ! Encore moins si l’Histoire-Géographie n’est que récitation de repères chronologiques (1515, Marignan) et spatiaux (savoir situer la Seine ou le Japon), biographiques ou si elle a mission de raconter des morceaux de vie ou d’espace plus ou moins symboliques (la lettre de Guy Moquet, l’évolution du paysage français). Mais au-delà de l’ennui que ne manqueront pas de manifester les élèves face à la perspective de refaire à deux ans d’intervalle le même programme, est-ce à cette Histoire là qu’on les destine ?
Le silence sur les programmes est déjà source de légitimes interrogations. Celui concernant la nature de l’épreuve anticipée est tout aussi préoccupant car celle-ci conditionne les apprentissages qui seront exigés. Quizz ou dissertation, paraphrase de document ou synthèse, repérage dans l’espace ou réalisation d’un croquis avec légende mettant en valeur des idées ? Il est à espérer que les lycéens seront invités à faire preuve d’esprit critique, d’appropriation de la connaissance en vue de soutenir une argumentation, approches qui supposent toutefois un niveau de maturité qu’ils risquent de ne pas avoir en fin de 1ère, pas plus que la maîtrise d’un bagage culturel élargi et des savoir-faire afférents indispensables pour atteindre de tels objectifs.
Dernier point gênant quand on met la réforme en contexte et perspective de longue durée, deux approches qui, par déformation professionnelle, obligent l’historien. S’inscrivant dans le cadre d’une politique de réduction des dépenses et de suppression de postes d’une part, d’apologie de la compétition et performance d’autre part, inscrites dans le démantèlement de la carte scolaire ou le projet d’un grand technopole à Saclay, la réorganisation masque mal d’autres intentions qui la rendent suspecte. Replacée dans la durée, elle participe aussi d’une politique de dégraissage du mammouth savamment orchestrée depuis 30 ans, qui ne saurait être rejetée en soi, sauf que les chirurgiens requis ne semblent pas faire la différence entre graisse et muscle. Au final, le mammouth est toujours aussi gros mais on lui a coupé les pattes. Dans ce contexte, n’est-ce pas Clio qu’on assassine… ?
Le débat occulté
La mise en perspective de la réforme conduit en effet à poser une question que la polémique évoque parfois mais de façon trop anecdotique pour être sérieuse : quelle école veut-on ?
Entre classe politique qui décide et électeurs qui consomment, le consensus national semble fort : les Français veulent une école « d’instruction » qui donne à leurs enfants la possibilité d’une intégration professionnelle rapide et efficace. Les parents veulent un métier pour leurs enfants, les employeurs des personnels vite opérationnels, les jeunes rêvent de bons revenus et les politiques un bon rapport qualité prix électoral… Pour atteindre ces objectifs, et au prétexte que le monde est trop complexe pour qu’on puisse en étudier tout, la spécialisation est une bonne réponse. La réforme va dans le bon sens ; peut-être même faudrait-il qu’elle ose aller au bout de sa logique et supprime tout bonnement du lycée des disciplines qui sont inaptes à remplir de tels objectifs.
Mais un autre projet d’école existe, plus inscrit dans la tradition humaniste, se donnant pour vocation de fournir à l’enfant, avant qu’il n’opte pour une voie professionnelle, les éléments de son épanouissement global, des savoir-faire généraux et aussi étendus que possible. Une école qui prendrait le risque d’ennuyer en restant le plus générale possible, au nom du principe de base selon lequel on ne peut aimer ce qu’on n’a pas goûté, une école qui conduirait à se disperser au nom de l’éclectisme et qui a pour elle un argument non négligeable : la vitesse d’innovation est telle aujourd’hui qu’elle rend vite obsolète toute instruction trop spécialisée ; l’avenir est à celui qui est polyvalent ! Dans ce cadre, le rêve serait un retour à un vrai bac général et unique, imposant aux lycéens un panel ouvert de disciplines scientifiques et littéraires moins pointues mais mieux axées sur l’apprentissage d’outils communs à toutes : analyse, synthèse, rigueur, déduction, induction, formulation, expression, démonstration…
A l’heure où triomphe en France les techniques du storytelling, la relégation de l’Histoire-Géographie au rang de disciplines strictement encyclopédiques (que suppose leur recentrage sur la classe de 1ère plutôt que comme outils de mises en perspectives temporelles et spatiales) est préoccupante. Entre ces deux voies, Hervé Le Crosnier donne sa préférence. Au-delà de l’histoire-géographie en terminale S ou non, la vraie question n'est-elle pas celle qui n'est pas assez posée depuis 30 ans : quelle Histoire (roman national ou science ?) dans quelle école (instruction ou éducation ?) pour quel homme ? À chacun sa réponse… si tant est qu’il ait le courage de la donner !
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