Historiens, enseignants et une fraction non
négligeable de l’opinion publique se disent scandalisés par la suppression de
l’Histoire et Géographie en Terminale S. Il y a dans cette décision matière, en
effet, à s’inquiéter et les Appels, pétitions et autres chroniques publiés sur
la question sont riches en arguments fort éloquents pour la dénoncer ; mais pas
toujours convaincants pour autant. Le soufflet du scandale est d’ailleurs retombé
aussi vite qu’il a gonflé en décembre ; sur la question, l’indifférence
fait son nid. Et même dans les milieux dont les enfants y ont le plus à perdre,
la polémique est perçue comme une énième manœuvre d’une opposition de gauche en
mal de programme, d’enseignants irréductiblement conservateurs ou un mal
nécessaire.
Car supprimer l’Histoire et la Géographie
dans une classe de Terminale alors qu’elle sera renforcée en 1ère est-ce
vraiment si grave ? Pourquoi ce qui peut s’apprendre en Terminale malgré
la préparation d’un bac scientifique ne serait-il pas mieux possible dans la
sérénité d’une année anticipée ?
Et en quoi l’apprentissage de l’Histoire et
de la Géographie en Terminale assurerait-il la formation de meilleurs citoyens
qu’en 1ère, sachant que l’Education civique sera toujours au
programme de la dernière année de lycée ? Depuis quand, d’ailleurs, le
fait de ne pas faire d’Histoire et de Géographie à 18 ans empêcherait-il
l’individu concerné de respecter la loi, son voisin ou l’accomplissement de ses
Devoirs ? Peut-on sérieusement soutenir l’idée que plus de la moitié de
nos compatriotes non détenteurs d’un baccalauréat général soient de moins bons
citoyens que les autres ?
L’Histoire-Géographie, répliquent les
enseignants concernés, sont des matières indispensables pour le développement
de la pensée critique ! Présenté ainsi, l’argument n’est pas très gentil
pour les collègues des autres disciplines ; ceci étant dit, il se défend.
Faut-il encore démontrer son bien fondé.
Contrairement à l’idée très répandue dans
l’opinion, l’Histoire-Géographie n’est pas que diffusion de connaissances et
repères spatio-temporels ; cette diffusion ne devrait même pas être
l’objectif principal de la matière au lycée ! Car s’il ne s’agit que de
cela, alors les réformateurs ont raison : supprimons l’Histoire-Géographie
en S… et même de tout le lycée ! De tels repères devraient être acquis en
fin de troisième !
D’après les instructions données aux
enseignants concernés, l’Histoire-Géographie en lycée relève de tout autre
chose : au-delà d’un bagage de connaissances qui sert de matière première,
il s’agit d’abord d’apprendre aux jeunes à analyser des faits, les mettre en
contexte et perspective pour comprendre des mécanismes de causes à effets,
travail à faire pour les aider à peser le pour et le contre d’une question en
fonction de références données et éviter par là même de s’enfermer dans
l’expression d’opinions toutes faites ou fondées sur l’émotion.
Pour maîtriser de tels savoir-faire, les
élèves sont soumis à des exercices précis : analyse de documents pour ce
qu’ils sont d’une part (quelle est la source ?), ce qu’ils contiennent
d’autre part (que disent-ils ?) ; synthèse
de documents réunis en dossiers pour être confrontés entre eux ou à des
connaissances ; composition d’un
texte classant et hiérarchisant les connaissances afin d’exposer clairement
l’idée (conclusion) que l’on se fait d’un sujet donné ; discussion
d’arguments pour répondre à une problématique, exercice connu sous le nom de dissertation.
Ah ! La fameuse dissertation qui
n’est plus, contrairement à l’idée que s’en fait l’opinion publique, à
l’épreuve d’Histoire-Géographie du bac ! Pas plus que le commentaire de
texte, d’ailleurs. Par le biais de la synthèse d’une part, de la composition
d’autre part, ces exercices – qui exigent du temps, de nombreuses connaissances
et un certain niveau de maturité pour être assimilés – peuvent toutefois être
abordés, enseignés et transmis avec succès s’ils sont travaillés sur trois ans.
Certes, la correction du baccalauréat permet de vérifier chaque année qu’une
majorité des lycéens ne maitrisent pas la dissertation – et comment le leur
reprocher si elle ne leur est pas demandée ! En dépit de quoi, il en
ressort toujours ces copies honorées d’une note supérieure à 15 (15 % des
candidats ?) qui font preuve d’excellence en la matière ! Est-ce trop
peu ? En vérité, c’est bien mieux que ce qui pouvait se faire quand
l’Histoire-Géographie n’était pas à l’écrit du bac !
Maintenant, que va-t-il se passer avec une
épreuve anticipée en fin de Première ? Ce qu’il y a à craindre réside dans
le dilemme suivant : comment soumettre des candidats à des exercices
qu’ils n’auront ni le temps de digérer ni la maturité suffisante pour les
maîtriser ? La réponse se trouve-t-elle dans les instructions données aux
correcteurs du baccalauréat pour que leurs jurys cumulés atteignent la barre
mythique des 80% de reçus ? Une paraphrase vaut analyse, une récitation de
cours composition, un copier-coller d’analyse synthèse ! Dans le cadre
actuel, la nature de l’épreuve à l’examen peut encore maintenir l’excellence
sous perfusion. En 2012, en revanche, l’affaire ne sera plus tenable et l’épreuve
anticipée risque fort de se présenter sous la forme de QCM, tests déjà
recommandés aux enseignants par certains inspecteurs. Sous forme de quizz pour
faire plus moderne ou en s’appuyant sur des documents prétextes, l’épreuve ne
se limitera-t-elle pas à une simple récitation de connaissances ?
Au-delà des enseignements spécifiques à l’Histoire
et à la Géographie, ce qui est en jeu dans la réforme proposée se situe donc bien
dans la capacité de nos futurs ingénieurs, médecins et autres élèves
estampillés « scientifiques » à formuler en langue française une
démonstration argumentée à l’aide de notions autres que des formules
mathématiques. Est-ce là exercice superfétatoire ?
Au-delà de l’Histoire-Géographie, c’est la
Philosophie qui se trouve également menacée. Aujourd’hui, les professeurs de
cette discipline peuvent s’appuyer sur le travail fait en amont par leurs
collègues de Français (pour l’analyse et la construction de textes
argumentatifs), d’Histoire-Géographie ou de SES pour la construction d’une composition
et celle d’une synthèse apportant réponse à une problématique. Or, si placer l’Histoire-Géographie
en 1ère revient à faire disparaitre ces apprentissages par les
professeurs concernés, comment feront nos philosophes ?
L’analyse est-elle trop pessimiste ?
Peut-être et tant mieux si tel est le cas. Il n’en demeure pas moins
nécessaire d’inviter les Français à réfléchir aux enjeux et objectifs d’une
réforme. De quelle Histoire-Géographie veut-on ? Des dates et des espaces
ou les fondements d’une formation humaniste dont les maîtres mots restent inusables :
Raison et Critique clairement énoncées ?
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