Le 10 mai, la France va commémorer l’abolition de l’esclavage ! Très bien ! Faut-il s’en plaindre ? En soi, non ! Le contexte dans lequel cette célébration va se faire (remise en cause par les historiens des interventions politiques dans le domaine de la recherche historique) et le choix de la date (anniversaire de l’élection de F. Mitterand) montrent toutefois, et une fois de plus, que les enjeux de la mémoire n’ont rien d’innocents. Historien de l’esclavage et chargé de recherche au CNRS, Alessandro Stella réagit dans les colonnes de la revue L’histoire, n°309, mai 2006, pp.16-18. Extraits de son texte :
I1 faudrait donc se réjouir que l’esclavage fasse désormais la une de l’actualité, mais l’histoire n’y trouve pas forcément son compte. (…) Cette loi (Taubira) en effet circonscrit le crime à des espaces géographiques, à des dates, à certaines populations de l’humanité ! (…)
On mesure là la malheureuse distance entre le savoir historique et les décisions prises en son nom. Cette loi et cette commémoration, en effet, ont beaucoup plus à voir avec un sentiment/ ressentiment d’infériorisation et d’exclusion des Français à la peau noire (…) qu’avec les traites et les esclavages. (…) L’esclavage a été un destin partagé par des personnes de couleur et d’origine différentes. (…) L’histoire de l’esclavage est plus complexe que les mémoires identitaires, toujours construites (…et) les historiens savent aussi que le statut ne fait pas forcément la fonction. On a vu des esclaves accéder aux plus hautes sphères du pouvoir (..et) des esclaves-banquiers pouvaient compter les millions.
Parce que l’esclavage n’est pas la seule forme de contrainte au travail, que ce soit hier ou aujourd’hui, Alessandro Stella dit de lui, au final, qu’il n’est rien d’autre que le point culminant des rapports de dépendance, le référent pour tous les autres. (…) Le degré de servilité ou de liberté se mesure à la capacité qu’a le travailleur d’acquérir du temps et du salaire pour lui-même.
Face aux diverses réalités des contraintes, l’historien s’interroge :
Alors faut-il commémorer l’abolition d’un phénomène qui n’a jamais cessé ? Décider d’une date commémorative de la fin de l’esclavage pourrait faire croire que les dépendances serviles ont pris fin tel jour à tel endroit de la planète. (…) Commémorer la fin de l’esclavage dans les colonies françaises, mettre une date terminale à celui-ci, ne doit pas nous faire détourner le regard des millions de Chinois contraints de travailler dans les Laogaï (camps de travail) et celui des millions de femmes et d’enfants aujourd’hui soumis à un patron dans des usines casernes, coupés du monde et des hommes, « libres » de travailler pour un salaire de misère.
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